H-AFRICA
Africa Forum
 
    


African Studies in France

Catherine Coquery-Vidrovitch
Universite Paris
VII Denis Diderot
France

27 August 2001

Plusieurs revues de la recherche en France ont été publiées en anglais, en particulier périodiquement de ma part, pratiquement tous les dix ans, à savoir:

-1976- "Changes in African Historical Studies in France since the Second World War", in African Studies since 1945, a Tribute to Basil Davidson, Longman, pp. 200-209.

-1986- "Africanist Historiography in France and Belgium: Traditions and Trends" (en coll. avec B. Jewsiewicki), African Historiographies: What History for Which Africa? (B. Jewsiewicki et D. Newbury eds), Londres, Sage, pp. 139-150.

-1991- "Colonial History and Decolonization. The French Imperial Case", The European Journal of Development Research, Revue de l'EADI, n° spécial, Old and New Trends in Francophone Development Research, vol. 3, n° 2, pp. 28-43.

-1999- "The Rise of Francophone African Social Science: From Colonial Knowledge to Knowledge of Africa", Out of One, Many Africas, Reconstructing the Study and Meaning of Africa (William G. Martin and Michael O. West eds), University of Illinois Press, Urbana & Chicago, 39-53.


et, en français:

-1987- "Les débats actuels en Histoire de la colonisation", Revue Tiers-Monde, no. 112, pp. 777-792. -1993- "Histoire coloniale et décolonisation. Le cas impérial français", État des savoirs sur le développement. Trois décennies de sciences sociales en langue française (C. Choquet, O. Dollfus, E. Le Roy et M. Vernières eds.), Paris, Karthala, pp. 19-41.

Il faut y ajouter les travaux novateurs de jeunes chercheuses sous la forme de trois theses de qualite: les deux premieres soutenues a l'EHESS, l'une d'Emmanuelle Sibeud qui retrace l'histoire de l'anthropologie "africaniste" a travers les administrateurs coloniaux d'AOF (1999), l'autre de Tai Li-Chuan qui s'attache à l¹histoire parallele des institutions ethnographiques en France (2001). La troisieme, achevee, de Marie-Albane de Suremain (Paris-7, 2001) fait a travers les revues de la meme epoque l'histoire des autres sciences sociales, et en particulier de la geographie dite "tropicale" puis "d'outre-mer."

Il n'est donc pas question de repeter ceci une fois de plus. Je prefere noter ce qui me parait nouveau -ou obsolete- dans la recherche francaise sur l'Afrique.

Le plus obsolète, à mon avis, est que la plupart des chercheurs français de ma génération se qualifient toujours d'"africanistes" malgré le procès judicieux dressé il y a déjà une douzaine d'années par Edward Said contre l'"orientalisme" (1978), que l'on peut transposer sans trop de difficultés sur les études africaines. Je renvoie ici à plusieurs de mes réflexions sur la question, ce qui évitera les répétitions. Je fais référence, en particulier, à une critique acerbe de l'héritage ethnographique de l'époque coloniale, et de l'héritage anthropologique connoté par la phase de décolonisation (1996. "L'anthropologie, ou la mort du phénix ?", Le Débat, n° 90, pp. 114-128).

Nous devons bien entendu beaucoup aux premiers défricheurs que furent les administrateurs coloniaux passionnés par leur terrain. Mais cela a entraîné aussi toutes les déformations dénoncées par Valentin Mudimbe comme relevant de la "bibliothèque coloniale" dont nous avons tous bien du mal à nous défaire.

Que l'anthropologie africaine soit en crise, du côté francophone, c'est évident, ne serait- ce que par l'abandon de fait du terrain par beaucoup d'anthropologues naguère spécialisés sur l'Afrique, qui se tournent plutôt vers une réflexion théorique à propos de leurs anciens terrains (Françoise Héritier, Jean-Loup Amselle, Jean Copans) ou carrément vers d'autres observations (Marc Augé) ou un retour à leur ancienne discipline philosophique (Emmanuel Terray). Rares sont ceux qui, comme Claudine Vidal ou Christine Messiant, restent fidèles à leur terrain. Ce sont les géographes et les historiens qui ont pris le relais sur un terrain qu'ils continuent de pratiquer assidûment, de plus en plus en collaboration avec leurs homologues africains sur place dans leurs institutions nationales, aussi faibles et désorganisées soient-elles. Les géographes se sont depuis un certain nombre d'années déjà attaqués au problème urbain ; il devient de plus en plus difficile de recruter pour une université française un spécialiste de géographie rurale africaine: l'espèce est quasiment en voie de disparition. En revanche, les nouvelles générations ont ouvert des voies royales vers la géographie industrielle (Alain Dubresson sur Abidjan) et la géographie urbaine en général (Philippe Gervais-Lambony sur Lomé et Hararé, et aujourd'hui sur l'Afrique du sud et la Namibie, de même que Sylvy Jaglin).

La science politique a fait une avancée percutante, notamment avec les travaux des équipes du CEAN de Bordeaux et du CERI de Paris, ce dernier animé par Jean-François Bayart largement traduit en anglais. Un signe en est que la meilleure revue actuelle sur l'Afrique, parce que la plus problématique, est précisément Politique africaine. La nécessité d'aborder la "politique par le bas", c'est-à-dire en partant de la société et non de l'État, a renouvelé les débats; les analyses sur la criminalisation de l'État et les thèses sur l'"indigénisation" des forces politiques ont été plus discutées, car mal acceptées par les Africains. Mais c'est sans doute l'histoire contemporaine qui, comme dans le monde anglophone, a fait le plus de progrès depuis vingt ans car, en revanche, l'histoire précoloniale apparaît en perte de vitesse. Il est d'ailleurs révélateur que la science politique africaine de langue française doive beaucoup à deux historiens africains: Mamadou Diouf et Achille Mbembé.

L'histoire orale avait été la première à se développer sous l'impulsion d'Yves Person puis de Claude-Hélène Perrot, puis l'histoire économique de la période coloniale qui a donné naissance à de nombreux travaux, et qui reste le champ de prédilection d'Hélène d'Almeida- Topor et de Monique Lakroum. Mais les branches qui se sont sans doute le plus épanoui concernent d'une part l'histoire urbaine, dans ses dimensions à la fois spatiales, sociales et culturelles, animée par C. Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg et maintenant une nouvelle génération de jeunes docteurs aux travaux excellents: Didier Gondola sur les migrations urbaines dans les deux Congo, Issiaka Mande sur le même problème au Burkina-Faso et en Côte d'Ivoire, Laurent Fourchard sur la dialectique espace public/espace privé à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso; Nicolas Bancel sur le rôle de la jeunesse citadine en AOF, Charles Tschimanga sur le même thème au Congo (ex-Zaïre), Claude Sissao sur Ouagadougou, Sébastien Sotindjo sur Cotonou, et bien d'autres, Africains et Français, dont les travaux sont heureusement parfois publiés ou en cours de publication. L'étude de l'informel urbain est remarquablement développée chez les historiens comme chez les géographes, et donne naissance à des partenariats franco-africains de qualité, notamment à Durban en Afrique du Sud. Des thèmes nouveaux se développent: histoire des pauvres et de la pauvreté urbaine, histoire de la répression et de l'enfermement, histoire de la violence urbaine, qui se poursuit notamment en équipe franco-africaine au Nigeria autour de l'Institut français d'Afrique noire d'Ibadan.

D'autre part, l'histoire politique dans ses dimensions sociales, celles de la genèse de la société civile et de l'idée nationale, a donné naissance à de superbes travaux, tel celui de Florence Bernault au Gabon et au Congo, et de Pierre Boilley sur les Touaregs du Mali.

Des recherches interdisciplinaires ont contribué à faire du cas rwandais un champ d'études exemplaire propre à démythifier les vieilles lunes sur l'ethnicité et les tribalismes, autour de Jean-Pierre Chrétien, Gérard Prunier, André Guichaoua et Claudine Vidal.

L'histoire des femmes est en train de mûrir, plusieurs thèses presque achevées vont transformer nos connaissances sur la question. Bref, sur ces thèmes, la relève est assurée.

L'histoire culturelle, jusqu'a present peu developpee, prend forme avec l'etude de la sorcellerie comme instrument politique contemporain (Florence Bernault), ou celle du multiculturalisme et des metissages culturels (Faranirina Rajaonah a Madagascar et en Afrique orientale, Achille Mbembe). Enfin, Francoise Raison-Jourde s'est consacree a l'etude du christianisme a Madagascar et, autour de Jean-Louis Triaud, une solide connaissance de l'islam african s'elabore, dont temoigne entre autres la qualite de la revue _Islam et societes au sud du Sahara_.

En somme, les spécialistes en études africaines ont beau être peu nombreux en France, ils produisent relativement beaucoup et bien. Surtout, la relève des jeunes générations est assurée, et sur ce plan la collaboration est effective et saine entre chercheurs français et africains.

Il n'en est que plus regrettable que, à nouveau, des querelles maladroitement engagées risquent d'empoisonner le quotidien des chercheurs, en particulier dans les rapports entre un certain nombre de chercheurs français et francophones. Bien que la France ait connu bien avant les États-Unis, dès la fin des années 1950, sa grande querelle entre les égyptologues classiques sinon conservateurs et le militant visionnaire que fut Cheikh anta Diop, ne voilà-t-il pas que la querelle renaît maladroitement, revenue en boomerang des États-Unis alors qu'on la croyait plus ou moins assoupie sinon réglée.

Les chercheurs français ont été, dans leur ensemble, parfaitement imperméables aux hypothèses de Martin Bernal, très peu lu bien que traduit. Les "rois de la brousse" que furent les premiers "africanistes" français continuent apparemment à avoir quelque mal à renoncer à leurs prérogatives de savoir. Certains Africains "afrocentristes" ne le leur pardonnent pas. Le dialogue apparaît ces temps-ci particulièrement bloqué. L'incompréhension mutuelle, voire les insultes, dénaturent le débat qui vire à la polémique, et chacun risque d'oublier la qualité primordiale du chercheur: le doute scientifique.

Ce raidissement racial n'augure rien de bon. Les vieux réflexes du colonisé et du colonisateur sont exploités de part et d'autre, et cela est d'autant plus absurde que ces réactions apparaissent aujourd'hui d'un autre âge. Espérons que nos nouvelles générations vont y mettre promptement fin. Mais ce n'est sans doute pas un hasard si la communauté scientifique internationale redécouvre aujourd'hui les travaux de Georges Balandier sur cette question centrale de la "situation coloniale".


NOTES

[1]. Said, Edward W. (1978). Orientalism. (New York: Pantheon Books).

[2]. Amselle, Jean-Loup. (2001). Branchements: Anthropologie del'universalite des cultures. (Paris: Flammarion).




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First Online Edition: 27 August 2001
Last Revised: 27 August 2001

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