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La religion de Bâb
Paris : Ernest Leroux, 1889 HTML Version by Ralph D. Wagner, June 2000 |
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Following French usage of the time, Huart inserted spaces before and after guillemets (French quotation marks) and colons, and placed footnote marks before the period of quoted sentences. These have been left unchanged.
| Ralph D. Wagner,
Westfield, Massachusetts 5 June 2000 |
BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE
LXIV
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LA
RELIGION DE BAB
LE PUY. – IMPRIMERIE MARCHESSOU FILS
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LA
RELIGION DE BAB
RÉFORMATEUR PERSAN DU XIXe SIÈCLE
PAR
M. CLÉMENT HUART
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
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1889
LA
RELIGION DE BAB
RÉFORMATEUR PERSAN DU XIXe SIÈCLE
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Le 19 juillet 1849 [sic], une émotion extraordinaire emplissait la ville de Tébriz, que nous appelons souvent Tauris, le chef-lieu de la province persane de l’Azerbéïdjan. Des groupes nombreux de citadins et de paysans, les uns coiffés du long kalpack en peau de mouton qui était alors à la mode dans les états du Châh, les autres plus fidèles à la coiffure musulmane, le bonnet rouge entouré des replis du turban, se dirigeaient en hâte vers la caserne des serbâz, où était réuni le régiment formé par les soins de
Çamçàm-ed-doouleh et, par une innovation hardie, entièrement composé de chrétiens. Toutes les rues qui avoisinent cette caserne regorgeaient de monde, et les toits en terrasse des maisons les plus proches étaient couverts de curieux. C’est qu’il allait se passer quelque chose de grandiose dans cette caserne, un drame où la vie de Perse était intéressée. Oh! Ce n’était pas une exécution capitale ordinaire que celle qui se préparait à Tébriz; ce n’était pas un voleur de grand chemin, un meurtrier célèbre, quelque brigand des montagnes, qui attirait ainsi la foule sur le lieu de son supplice. Un prophète, qui se prétendait Dieu incarné, avait été condamné à mort par les juges religieux de l’islamisme, et il allait expier son innovation hardie, son nouveau Qoran qu’il avait eu la témérité de mettre en parallèle avec celui qui, comme on sait, est antérieur au temps et à l’espace, étant le Verbe de Dieu même!
On voyait deux hommes attachés à un poteau : l’un était Ali-Mohammed le Bâb
(la porte de la vérité), le prophète inspiré; l’autre était un de ses plus fervents disciples, et en tout cas le plus fidèle, Agha-Mohammed-Ali, qu’aucune prière n’avait pu fléchir, à qui la vue de ses enfants même n’avait pu faire maudire son maître. Le signal du supplice fut donné; le peloton du régiment chrétien aligné en face du poteau fit feu au commandement. Une clameur intense s’éleva de la foule à ce moment. C’est que les spectateurs venaient d’apercevoir Bâb, délivré de ses entraves, s’avancer libre vers eux. Un hasard merveilleux avait fait qu’aucune balle n’avait atteint le condamné; au contraire, ses liens avait été rompus, il était délivré. C’était un vrai miracle, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans la fidélité et sang-froid dont le régiment chrétien fit montre en cette circonstance. Les soldats, pour calmer l’effervescence de la foule qui s’agitait, prête à croire à le vérité d’une religion qui faisait ainsi ses preuves, lui montrèrent les cordes brisées par les balles, démonstration visible de
l’inanité du miracle. En même temps on saisissait Bâb et on le liait de nouveau au poteau fatal. Agha-Mohammed-Ali fut le premier fusillé; son maître vint immédiatement après. Cette fois le supplice fut bon; la justice musulmane et la loi canonique avaient repris leurs droits. Mais la foule, vivement impressionnnée par le spectacle qu’elle avait eu sous les yeux, s’écoula lentement, mal convaincue que le Bâb était un criminel. Sa faute, après tout, n’en était que pour les gens de loi, et le monde est indulgent aux crimes qu’il ne comprend point!
Quel était donc ce sectaire qu’un supplice quasi-militaire anéantissait ainsi dans la trent-septième année de sa vie? Les lignes suivantes nous le feront mieux connaître.
La religion nouvelle dont ce drame juridique consacrait ainsi l’existence par la mise à mort de ses premiers martyrs,
était née à Chirâz, le chef-lieu de Fârs, dans le sud de la Perse actuelle. A la gloire d’avoir donnée le jour à deux des plus grands poètes persans, à Sadi et a Hàfiz, Chirâz allait ajouter celle de voir naître une réforme de l’islamisme en plein XIXe siècle. Ali-Mohammed était un jeune homme appartenant à une famille de modeste condition; son père était marchand de cotonnades au Bazar. L’instruction qu’il reçut était des plus rudimentaires, comme celle que les enfants reçoivent dans les écoles primaires de l’Orient; le programme ne comprend guère que la lecture, l’écriture et les éléments de l’arithmétique. La partie la plus développée est encore la lecture des lettres arabes, qui n’est pas chose facile et dont tout musulman a besoin pour réciter, sinon comprendre, le texte du Qoràn. Sans doute les entretiens que le jeune étudiant eut avec des non-musulmans, peut-être même la lecture des livres des chrétiens, lui donnèrent de bonne heure une largeur de vues, une indépendance
à l’égard de la tradition religieuse, que l’on rencontre parfois en Orient, plus fréquemment qu’on serait tenté de supposer. De bonne heure il s’était fait remarquer par un penchant visible à rechercher la solitude; ses allures étaient mélancoliques, et malgré cela son esprit, fort curieux, le poussait à interroger les savants, à entretenir des relations avec les voyageurs débarquant de longues navigations dans le golfe Persique. En effet, à peine âgé de quinze ans, il avait été envoyé par son père à Bender-Bouchir, le grand port de la Perse méridionale, pour s’y façonner aux habitudes et à la pratique du commerce. C’est dans ces relations un peu mêlées qu’il faut chercher le point de départ de sa vocation religieuse.
Outre les orthodoxes du chiïsme, il y a parmi les Iraniens de nos jours des partisans de sectes dissidentes qui frisent de fort près le bûcher, des hérétiques dont les croyances sont un objet d’horreur pour un fidèle musulman. Par dessus le
marché, les çoûfis ou mystiques y sont nombreux, et le çoûfi est le philosophe de ces contrées-là; or la philosophie a toujour été en fort médiocre odeur de sainteté auprès des dévots convaincus. Il est certain que les explications des problèmes de métaphysique et de théodicée soulevés par ces différentes sortes d’ergoteurs produisirent sur l’esprit du jeune homme la plus profonde impression, et que, cédant à son penchant naturel pour la contemplation, il s’engagea insensiblement, sans le vouloir, parmi les mystiques et les partisans du sens interne ou explication allégorique du livre sacré de l’Islam; on n’ignore pas que l’interprétation ésotérique n’a pas eu de plus fervents adeptes que chez les Chiïtes et certaines sectes hétérodoxes, telles que les Baténiens, dont l’importance fut si grande au moyen âge.
Cependant, au début de la carrière d’Ali-Mohammed, rien ne le distingue d’un pieux et rigide musulman. Il fait le pélerinage [sic] de Kerbéla, où est le tombeau
de l’Imâm Hoséïn, et qui, pour un Persan, est un lieu de vénération au moins égal à ceux qui furent témoins de la fuite du prophète arabe. Dans ce voyage il s’acquit, par des pratiques de dévotion sincère, l’estime des personnes qui le virent et entendirent les conférences qu’il eut l’occasion de faire; mais jusque-là rien ne nous fait entrevoir le futur rénovateur. Un commentaire de la Sourate ou chapitre de Joseph, dans le Qoràn, qu’il aurait composé, dit-on, à son retour du pélerinage, nous indique simplement que son esprit était tourné vers les recherches mystiques et les interprétations allégoriques.
Rentré à Chiràz de son pélerinage [sic] aux bords de l’Euphrate qui virent la défaite définitive de la famille d’Ali, il fut prédicateur; il prêcha partout, dans la mosquée, dans le bazar, dans sa propre maison; doué d’une éloquence naturelle et abondante, il entrainait [sic] ces gens simples, de même que sa dialectique serrée l’aidait à confondre ses contradicteurs dans les
discussions publiques qu’il soutenait en présence des autorités, attirées par son succès croissant. En peu de temps il fut célèbre.
C’est alors qu’un beau jour il déclara, pendant une extase, qu’il était le Bâb, nom qui lui est resté depuis et sous lequel il est généralement connu. Bâb est un mot arabe qui veut dire « porte », mais se prend au figuré, dans le langage conventionnel des adeptes du sens interne ou interprétation ésotérique, comme signifiant la porte par laquelle on peut entrer dans la connaissance du vrai Dieu selon les mystiques, qui n’est point tout à fait, comme l’on sait, le Dieu selon les théologiens de la plupart des religions. Cette appellation n’était pas de son invention; on la trouve déjà chez les Nosaïris (que nos géographes continuent à appeler Ansarièh d’après une transcription fautive de la prononciation dûe, je crois, à Volney), ces montagnards intéressants du nord de la Syrie, qui ont en vue dans ce nom la personne chargée d’expliquer au
peuple la doctrine représentée sur terre par l’Ism (le nom), personnification apparente de la divinité.1 Ce nom de Bâb, qui n’était pas inconnu aux mystiques, fit une fortune extraordinaire; les adeptes du réformateur furent appelés Bâbis, c’est à dire sectateurs du Bâb; le Babisme est le nom qui a été adopté par les auteurs de l’occident pour désigner la nouvelle doctrine.
Les autorités les plus sûres placent
à cette période de la mission d’Ali-Mohammed le pélerinage
[sic] qu’il fit à la Mecque, devoir sacré prescrit
à chacun des fidèles par le « conducteur de chameaux
» qui avait révolutionné l’Arabie et une partie du
monde civilisé. Quittant Chirâz sans bruit, presque fugitif,
il laissait pour le remplacer un certain Molla Hoséïn Bouchroûyèh
qui se tailla dès lors un rôle important dans la propagation
de la nouvelle doctrine. Celle-ci, dès ce moment,
| 1. Stanislas Guyard, Fetwa d’Ibn-Taïmiyyah, p. 25-26; Cl. Huart, La poésie religieuse des Nosaïris, p. 6. |
prend corps. La renommée du prédicateur se répand partout; ses disciples se multiplient. Enfin il se fit tant de bruit autour du Bâb que les autorités civiles se mêlèrent de tout ce tapage. On arrêta Ali-Mohammed au moment où il rentrait en Perse après avoir accompli son pélerinage [sic]; on le consigna dans sa maison, où il fut étroitement surveillé.
Ce serait au milieu de cette effervescence et des témoignages d’une popularité croissante qu’Ali-Mohammed, répudiant tout à coup le titre de Bâb ou de « porte » dont il venait de se décorer, se déclara comme étant le Point par excellence, c’est-à-dire le centre sur lequel repose le mystère du monde : autrement dit, il se donna comme étant une incarnation de la divinité même. Aussi ses partisans se plurent à l’appeler, dès ce moment, Hazrèti A’la, terme rendu tant bien que mal par l’expression d’Altesse sublime adoptée par le comte de Gobineau. Le titre de Bâb, qui n’avait plus d’emploi, fut donné à celui qui, parmi les disciples du maître,
occupait la première place, à Molla Hoséïn Bouchroûyéh; dorénavant ce fut lui la Porte par où l’on put atteindre la connaissance de la vérité, incarnée maintenant dans la personne du Point.
Voilà donc deux étapes bien tranchées de la nouvelle doctrine : dans la première, Ali-Mohammed, qui tout d’abord ne s’était montreé que comme un prédicateur appelant les fidèles à l’observation des règles morales, se dévoile à ses disciples comme un prophète, chargé de répandre la vérité parmi les hommes sous le couvert d’une nouvelle religion; à la seconde, il franchit un pas de plus, et se donne comme étant une incarnation de la divinité. Ce fut là la constitution définitive du Bábisme en tant que religion nouvelle.
Ali-Mohammed, bien qu’interné à Chirâz, comme nous venons de le voir, ne tarda pas à s’en échapper, se rendit à Ispahan, gouverné alors par l’eunuque Manoutchehr-Khan, sous la protection duquel il se mit. Le gouverneur le logea
dans la maison du premier imam de la grande mosquée, qu’il chargea de le surveiller et en même temps de le questionner adroitment sur sa doctrine. Mais on ne put le prendre en faute; ses réponses étaient absolument orthodoxes. Pour le mettre à l’abri d’un mouvement populaire, dans une ville où les esprits étaient encore agités à la suite de la répression des troubles qui s’y étaient produits, Manoutchehr-Khan logea le sectaire dans un des palais de l’ancienne capitale de Séfévis, avec défense d’en sortir, et après avoir fait répandre le bruit qu’il l’avait expédié ailleurs par ordre du gouvernement. Ali-Mohammed resta dans cette situation jusque’en mai 1847, où l’eunuque mourut. Après cela le gouvernement le fit venir à Téhéran, mais alors qu’il se trouvait encore à une certaine distance de la capitale, le premier ministre donna l’ordre à l’escorte d’éviter Téhéran, et de se rendre dans l’Azerbaïjan. En effet, Ali-Mohammed fut interné à Tébriz.
La mesure était d’autant plus maladroite que le réformateur comptait de nombreux fidèles dans cette province, et qu’en tout cas la population était loin de lui être hostile. La nouvelle doctrine gagnait de plus en plus des prosélytes; un petit groupe de disciples ardents s’étaient transformés en missionnaires et parcouraient les provinces. La personne la plus remarquable de ce petit groupe était une femme. Zerrin-Tadj (la couronne d’or), surnommée Qourret-ul-aïn (fraîcheur des yeux, c’est-à-dire consolation) était de Qazwîn, fille et femme de jurisconsultes, déjà savante dans la connaissance de l’arabe, dans la science des traditions, dans l’exégèse du Qorân. Elle s’était formée toute seule; son intelligence très vive avait profité des discussions juridiques et théologiques qu’elle entendait autour d’elle, dans sa propre famille. Elle eut vent des prédications de Bâb à Chirâz, et prise d’un enthousiasme subit, entra en correspondance, soit avec Ali-Mohammed lui-même, soit avec ses principaux
disciples. Elle adopta entièrement le nouvel enseignment, et rompant avec un usage passé en force de loi dans les pays musulmans, elle sortit en public sans être voilée, au grand scandale de la population. Ses prédications entraînantes – car elle se mit à annoncer la bonne nouvelle – assemblèrent bien vite autour d’elle un concours énorme de fidèles en même temps que sa vertu restait au-dessus de tout soupçon. Elle était dès lors un des plus fermes soutiens de la nouvelle religion.
Revenons à nôtre réformateur. Le gouvernement de Perse résolut de faire un procès en forme à Ali-Mohammed, afin de profiter de la sentence que les juges canoniques ne manquèrent pas de porter contre un hérétique : on sait que la loi de l’islam n’est pas tendre sur ce chapitre, et et que la seule condamnation qui pouvait être appliquée au novateur était la peine capitale, dans le cas où ses doctrines auraient été contraires aux dogmes fondamentaux du Qoran.
Vers le milieu de l’année 1848, une réunion de juriconsultes fut provoquée par le gouverneur de Azerbaïdjan, lequel monta depuis sur le trône de Perse, qu’il occupe encore aujourd’hui, sous le nom de Naçir-ouddin Châh. La séance eut lieu à huis-clos; on ignore ce qui s’y dit et s’y fit : mais comme la sentence ne portait qu’une peine corporelle (sans doute la bastonnade) et la relégation , il faut admettre que l’hérésie ne put pas être prouvée contre lui, et surtout qu’il n’y fit pas voir le nouveau Qorân qu’il avait fait composé, et que ses disciples jugeaient de beaucoup supérieur à celui de Mahomet. C’est à Makou, non loin de la frontière russe, que l’agitateur fut interné en vertu de la condamnation portée contre lui : c’est là que sa popularité le suivit. On dit qu’il y prêcha son Qorân, et qu’il s’y donna définitivement comme étant le Mehdi, le douzième imam disparu dont le retour annonce la fin du monde.
C’est pendant ce temps que le roi de Perse Mohammed-Châh mourut (septembre
1848) et fut remplacé, après un court interrègne de deux mois, par Nâçir-oud-din Châh, le souverain encore actuellement régnant. Il y eut alors de grands désordres dans toute la Perse, et l’importance de la secte bâbie se développa tellement, que les premières mesures énergiques prises par le nouveau premier ministre, Mirza Taqî-Khan, furent dirigées contre les novateurs. Les bâbis se soulevaient dans le Mazandéran, et des massacres sans nombre suivaient leurs révoltes. Le ministre jugea que la première mesure à prendre était de se défaire d’Ali-Mohammed, qui, transferé dans la citadelle de Tchégrik, y enseignait le peuple avec le plus grand succès, au rapport d’un temoin oculaire, un Russe qui s’y trouvait alors. On fit venir Ali-Mohammed à Tébriz; on le conduisit, chez deux des principuax personnages de l’ordre judiciaire; rien ne transpira des paroles qui furent échangées entre l’accusé et ses juges. Deux frères, dont l’un, Séïd-Hoséïn, était fort instruit en matière juridique
et dans la connaissance de la langue arabe, étaient connus depuis longtemps comme amis intimes du réformateur de Chirâz; ils furent également amenés à Tébriz. Mais bien que condamnés à mort en même temps que leur maître, ils le renièrent au dernier moment : un seul prosélyte, Agha Mohammed-Ali, qui avait été le lieutenant de Bâb à Tébriz, l’accompagna jusqu’au bout. Ce qui se passa ensuite, nous l’avons dit au début de cette plaquette : nous n’avons qu’à prier le lecteur de s’y reporter.
On n’étonnera personne en faisant remarquer que la nouvelle secte se répandit dans le Khorassan plus rapidement que partout ailleurs. Le Khorassan a eu cette fortune singulière que les idées nouvelles y ont toujours trouvée le champ le plus approprié; c’est de cette province que sont parties bien des révolutions qui ont changé la face des choses dans l’Orient musulman; il suffit de rappeler que
c’est dans le Khorassan que débuta l’idée de la rénovation persane après la conquête arabe, et que c’est là que forma l’armée qui, sous les ordres d’Abou-Moslim, alla porter les Abbassides sur le trône des Khalifes en renversant l’aristocratie mecquoise qui l’occupait depuis l’avènement des Oméyyades. Tandis que dans l’Azerbaïdjan la présence de Bâb suscitait des prosélytes, que la parole enflammée et les charmes de la fameuse Qourret-oul-Aïn faisaient la popularité de la nouvelle foi à Qazwin, à l’orient la secte des bâbis prenait de plus en plus une couleur politique.
Molla Hoséïn était un des agents les plus actifs de Bâb; il fit des adeptes de la plus haute importance, des légistes se convertirent; la nouvelle prédication se fit publiquement dans des mosquées. Il s’ensuivit une grande agitation dans les esprits. Le commandant militaire de la province fit arrêter Molla Hoséïn, mais
celui-ci s’échappa de sa prison, se mit à la tête des fanatiques qui le suivirent jusque dans le Mazandéran, dont il avait pris la route pour rejoindre ses amis de l’Azerbaïdjan. Sa troupe resta quelque temps à Barfouroûch, puis elle se retira dans les montagnes, où elle se fortifia. Ce ne fut qu’au moment où Nàçir-ouddin Châh, en montant sur le trône, voulut rétabir [sic] l’ordre en Perse, que l’on commença une expédition militaire contre ces sectaires. Près de Sari, sur l’emplacement du tombeau du Chéïkh Tabarsi, sept cents bâbis, sous la direction de Molla Hoséïn, requisitionnèrent les paysans d’alentour et élevèrent des retranchements derrière lesquels ils comptaient se défendre contre les troupes régulières du Châh. C’était une vraie forteresse, abondamment pourvue d’armes, de munitions et d’approvisionnements; les remparts en terre étaient flanqués de douze tours et plongeaient dans un fossé large et profond, rempli d’eau; le tombeau du Chéikh [sic], au centre, servait de réduit.
Ce fut un corps de volontaires qui eut le premier affaire avec ces bâbis et s’en tira honteusement. Ceux-ci s’étaient battus bravement : encouragés par leur première victoire, ils attendirent de pied ferme l’arrivée des troupes régulières. Enfermés dans leur forteresse, ils firent plusieurs sorties des plus hardies et couronnées de succès; le second coûta la vie à leur chef Molla Hoséïn. On en vint à un siège regulier (mai 1849); les bâbis, décimés par la famine, capitulèrent; au mépris de la capitulation, suivant un usage bien fréquent dans les guerres d’Orient, ils furent massacrés de la façon la plus barbare, sauf les chefs qui furent exécutés publiquement à Barfouroûch. Ainsi finit la première révolte des bâbis.
Vers la même époque où la forteresse de Chéïkh-Tabarsi se rendait, Bab [sic] était exécuté à Tébriz et la ville de Zendjân se soulevait. Il y avait là un fort parti de sectaires réfugiées, auxquels se joignirent de nombreux enfants perdus et des gens sans aveu. Il y eut des massacres; les bâbis
s’emparèrent de la citadelle de Zendjân, malgré la défense des habitants Chiïtes et des troupes régulières enfermées dans la place; toutefois la moitié de la ville restait entre les mains de l’autorité régulière. Quand des renforts arrivèrent, on essaya d’enlever leurs retranchements; mais il fallut encore plusieurs mois et de nouveaux combats, il fallut l’aide de la faim et de la soif, l’emploi de artillerie, avant de prendre le quartier de la ville où ils s’étaient retranchées. Un dernier assaut livra la citadelle aux troupes du Chah : tous les bâbis furent exterminés.
Ces deux événements, la prise de la forteresse de Chéïkh-Tabarsi et l’extinction de la guerre civile à Zendjan, enrayèrent le grand mouvement bâbi; la révolte de Darabi dans le Fars n’eut aucune importance au point de vue de l’histoire de la secte. Il n’en est pas de même de l’attentat commis sur la personne du Châh, le 16 août 1852, par trois bâbis; ce fut l’occasion d’une persécution générale de
ces sectaires. Soixante-dix d’entre eux, découverts à Téhéran, furent mis à mort. C’est dans cette bagarre que périt l’héroïne Qourret-oul-Aïn. La persécution s’étendit à tout l’empire. Ceux qui ne furent pas arrêtés émigrèrent dans les pays voisins; nombre d’entre eux se refugièrent sur le territoire ottoman. A partir de ce moment il n’est plus question de bâbis; la secte peut avoir encore aujourd’hui des adhérents cachés; il ne se fait plus de propagande, ou du moins elle est si mystérieuse, qu’on ignore le travail qui se poursuit à l’ombre, au milieu de l’indifférence de toutes les classes.
Le plus rigide musulman ne pourrait reprocher à la réforme bâbie d’être venue au monde sans Livre révélé, ce passeport qui permet aux adeptes des religions non-musulmanes d’avoir une situation légale dans la société créée par le prophète
arabe. Les bâbis ont des livres, et même beaucoup plus qu’il n’est nécessaire. Nous allons passer rapidement en revue les volumes qui composent une bibliothèque bâbie.
En tête vient naturellement le nouveau Qorân, destiné à remplacer celui qui fut révélé partie à la Mecque, partie à Médine, mais qui s’appelle plus exactement Kitab en-Noûr « le Livre de la Lumière »; il est entièrement écrit en arabe. Le titre exact de l’exemplaire que j’ai sous les yeux est le suivant : « Ceci est le Livre de la Lumière (provenant) du buisson ardent du Sinaï, destiné à être la lumière (dirigeant) ceux qui sont dans le royaume du mystère et de l’évidence. » A l’imitation du livre sacré des Arabes, il commence par un court chapitre, qui est une sorte de profession de foi. Le voici :
SEPT VERSETS DE GLOIRE ET D’EVIDENCE
Au nom de Dieu, le puissant, le sage.
« Dieu! Il n’y a d’autre divinité que Lui; il est le Vivant, le Surveillant, le Stable. — Rien ne lui est impossible dans les cieux et sur la terre, ni dans l’espace intermédiaire; il n’y a d’autre divinité que Lui, le Puissant, l’Aimable. L’exposition a cru en Dieu et en ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, elle est son confesseur, comme l’ont été les anges et les savants, à l’égard de Dieu seul, déclarant qu’il n’y a de divinité que Lui; tous sont ses serviteurs, et tous se prosternent devant Lui. — Il n’y a de divinité que Dieu, ses noms et ses attributs; à lui la création et l’ordre; et tous reviendront à lui. — Il est le maître de toute chose; et tous sont résignés à sa volonté. — A
lui les beaux noms et les paraboles sublimes; tout ce qu’il y a dans les cieux et sur la terre l’exalte, ainsi que ce qu’il y a dans l’intervalle; et tout ce qu’il y a dans le royaume de l’ordre et de la création, et ce qui est en dessous, tout cela le sanctifie. — Tous sont ses serviteurs, et tous agissent selon son ordre. »
On voit que le style coranique est imité de fort près, jusqu’à la formule : « Au nom de Dieu, le puissant, le sage » destinée à remplacer la phraséologie bien connue : « Au nom de Dieu, clément, miséricordieux. »
Mais ce qu’il y a de nouveau et d’obscur à la fois, c’est l’emploi constant d’une terminologie particulière dont nous donnerons des exemples à mesure que l’occasion s’en présentera. Pour le moment il faut que nous expliquions ce mot étrange d’Exposition, qui est à proprement parler le nom de la nouvelle doctrine, le nom de la religion de Bâb; exposition ou bâbisme, c’est tout un. Exposition est la traduction du mot béyân, qui signifie en
effet l’art d’exposer, de présenter un sujet, une pensée, un dogme; dans la langue des bâbis, c’est l’annonce de de la révélation des nouvelles croyances; c’est ainsi que dans d’autres régions les mots magiques « la bonne nouvelle » servirent à désigner la réforme du judaïsme née sur les bords du Jourdain.
Cet ouvrage n’est pas entièrement l’œ[uvre] de Bâb; on sait qu’il a été retouché par deux de ses disciples, Séïd Hasan et Séïd Hoséïn, plus versés que lui-même dans les lettres arabes. Ces deux savants ont laissé cependant subsister des inorrections grammaticales qui auraient fait bondir les docteurs de Koufa et de Baçra : la plus frappante est l’omission de l’article dans l’expression Noqtat al-Oûla « le premier Point »; il faut An-noqtat al-Oûla sinon cela n’aurait guère de sens : mais il est à observer que les savants d’Orient qui se piquent de connaître les lettres arabes ignorent généralement l’existence de la règle qui veut que le nom et l’épithète soient tous les deux déterminés. Cependant jamais cette faute n’échappera à un arabe de naissance.
Puisque nous venons de parler du Premier Point, citons des passages inédits du nouveau Qorân où Ali-Mohammed se désigne lui-même sous ce nom :
L’EMPYRÉE.
Au nom de Dieu, le Puissant, le Sage.
1. Qu’il soit exalté, celui qui a révélé le Livre en toute justice : il n’y point de doute sur lui (le Livre), c’est une direction et un souvenir pour ceux qui croient fermement en Dieu et en ses signes.
2. Louange à Dieu, qui a créé les cieux et la terre, ainsi que ce qui est entre eux, par la justice; qui a précisé l’ordre et disposé le jugement. Peut-être vous laisserez-vous diriger par les signes de Dieu.
3. C’est lui qui a envoyé les Prophètes auparavant, et a révélé les Livres, en vous recommandant de n’adorer que Dieu et de ne pas être impies après avoir été vrais croyants.
4. Dis : Louange à Dieu qui a envoyé le premier Point avec la justice, et lui a donné l’Exposition, dans laquelle il y a un souvenir et une miséricorde pour ceux qui s’en montrent reconnaissants.
5. Dis : Seulement l’Exposition est descendue de la science de Dieu, et le premier Point est la justice, il n’y a point de doute là-dessous.
Et plus loin encore;
97. Et si tu les interroges (les gens du Livre) en disant : Qui vous a créés et vous a institué des épouses tirées de vous-mêmes? Ils répondront : C’est Dieu qui a formé les cieux et la terre; il n’y a d’autre dieu que lui. Or comment se fait-il que vous ne croyiez pas au premier Point?
106. Dis : Certes, la voie de la bonne direction, (c’est) le premier Point et ceux qui sont des guides vers lui; ensuite ceux
qui ont cru aux signes de Dieu, ceux-là apparaîtront devant la Divinité.
111. Il n’y a que Dieu qui sache cela, et celui à qui Dieu l’a enseignée, et qui certes est le premier point; mais bien peu est ce que vous savez!
Voilà une étrange expression, mais qui ne l’est que pour notre entendement, élevé à une autre école; elle n’a rien que de très familier à un musulman, sunnite ou chiïte. Le premier point est celui qui, dans l’écriture arabe, est placé sous la première lettre de la formule Bism-illah « Au nom de Dieu »; c’est ce que nos grammairiens appellent un point diacritique. On ne saura jamais toutes les vertus mystérieuses contenues dans ce simple point, qui a le bonheur d’être le premier et le seul de la formule sacrée; des volumes ont été écrits là-dessus, et ils n’ont sans doute qu’effleuré la matière. Le bon musulman est donc tout préparé à entendre des choses merveilleuses quand on lui parle du premier point, qui est la clef du paradis et comme le pivot de la majesté
même de Dieu, qui remplit l’univers et qui est symbolisée (à l’usage de notre pauvre cervelle humaine) dans ces simples mots : Bism-illah.
D’autres volumes sont connus sous l’appelation
collective de Béyân ou exposition (de la doctrine),
mot qui, comme nous venons de le voir, sert entre bâbis à
désigner la nouvelle loi. Il faut ranger parmis eux ce Livre
des Préceptes dont le comte de Gobineau nous a donné
une traduction1. Sans doute aussi il faut classer dans cette
catégorie un volume sans titre qui fait partie de notre collection,
et qui est aussi rédigé en arabe. Toutes les têtes
de chapitre portent le titre de Roûh « esprit, âme
»; ainsi, il y a « l’Esprit de l’argumentation, de la sanctification,
du Messie, du trône, du pardon, de l’heure, des lettres, etc. »
Là, c’est une autre formule d’invocation qui commence chaque chapitre
: « Au nom de Dieu, auguste et aimable. » Le dernier mot contient
en
| 1. Religions et Philosophies de [sic] l’Asie Centrale, appendice. |
germe toute une révolution; cela ne rappelle-t-il pas le christianisme remplaçant par l’amour divin la vieille conception sémitique d’un Dieu terrible et jaloux?
Pour donner une idée de cet ouvrage, nous donnons ici la traduction de quelques passages, dont le style rappelle encore celui du Qorân de Mahomet et de Bâb.
L’ESPRIT DE L’ARGUMENTATION
--Soit exalté celui qui a fait paraître
sa Face1 avec la bonne direction et la justice, et vous a donné
un souvenir et une miséricorde; il vous a envoyé son alter
ego, le premier point2 et vous a ordonné de suivre
les signes de l’exposition,
| 1. Surnom d’un personnage Bâbi. C’est
une vieille expression sémitique.
2. Bâb en tant qu’incarnation de la divinité. |
en ce jour et plus tard, dans l’espoir que vous recherchiez Dieu, votre maître.
— Certes, Dieu a élu sa face en toute justice, et lui a donné tous les signes (nécessaires pour faire connaître sa mission); ce livre est une preuve envoyée par Die à des gens qi le savent.
C’est lui qui a réservé à sa lumière la branche de gloire en ce jour, ainsi que les soleils de la miséricorde, dans son livre. Et ceci est un ciel élevé par la permission de Dieu. En lui sont le soleil et la lune qui t’ont été donnés tous deux; seulement toutes les étoiles sont unies par l’ordre de Dieu; est-ce que vous ne le savez pas?
Et ceci est un livre arabe, venu pour confirmer les livres que vous avez déjà, et vos vœux; Dieu seul accomplira ce qui y est dit, ainsi que ceux qui ont reçu la science de sa part, ce jour-là; ils sont sur le trône des cœurs, et ils y restent.
—De même Dieu fait voir les signes du livre en ce jour, et il vous apprend la science et la sagesse; il choisit qui il veut
de ses serviteurs (qu’il soit exalté)! Tous se tournent vers lui.
— La Face éternelle a cru en Dieu et en ses signes; elle a confirmé ses bienfaits en ce jour, et elle a lu les versets de Dieu comme il voulait. Dieu a en ce jour témoigné avec justice en sa faveur qu’elle a suivi sa propre émanation, le point de l’exposition, et il l’a aidée autant qu’il a pu : mais ceux qui ont reçu les biens périssables, ceux-là se sont détournés de la Face de leur Seigneur.
— O hommes, adorez votre Seigneur, qui vous
a créés sous des formes nouvelles et vous nourrit comme il
lui plâit, en mentionnant son nom; il vous a destiné toute
espèce de nourriture journalière.
L’ESPRIT DU MESSIE
--Louange à Dieu qui a créé les cieux
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et la terre, ainsi que l’espace intermédiaire, par un ordre émané de lui, et qui a fait des anges des envoyés révélateurs et porteurs de la bonne nouvelle de sa part; il a envoyé le point de l’exposition avec la bonne direction et la justice, ainsi qu’avec la religion de l’équité en ce jour : or l’éternel unique1 est un serviteur qui sert Dieu et lui-même.
—...Ceux qui sont incrédules à l’égard de Dieu et du premier point, en ce jour, ceux-là ne respireront pas le vent qui souffle de la sainteté éternelle; mais ils ne le savent pas.
—C’est ainsi que Dieu les anéantira, ainsi que leurs œuvres, et en fera des regrets pours eux-mêmes; mais ils ne savaient pas.
—C’est ainsi que Dieu les a placés dans le désert de leur propre âme, et les y a égarés; mais ils étaient dans les ténèbres, et ils n’ont rien vu.
C’est ainsi que leur Seigneur les a
| 1. Surnom de Mirzâ Yahya, successeur d’Ali-Mohammed. |
aveuglés et leur a ravi la lumìere, afin qu’ils ne voient rien; car ils ne sont pas pieux.
—Or ils ont rompu le pacte de Dieu après l’avoir confirmé, et ils on oublié ce qu’ils avaient mentionné dans la religion de Dieu : ils ont été incrédules à l’égard de tous les prophètes, mais ils ne savaient pas.
—..... Dis : dans la création de toute chose, ainsi que dans cette Lumière qui parle au nom de son seigneur, il y a des signes explicites pour ceux qui sont doués d’intelligence, et qui savent.
—Et parmi ces signes il y a ce qui a été révélé par la langue de cette face, qui vous explique aujourd’hui les signes dans ce Livre-modèle; peut-être croirez-vous à la rencontre de votre Seigneur le miséricordieux.
L’ESPRIT DU STABLE
—Certes, ceci est le livre juste, que nous te lisons avec équité, afin que tu voues à Dieu ceux qui ont dans leur cœur une lumière venue de leur Seigneur; peut-être reviendront-ils vers Dieu, ton Seigneur.
—De même nous avons fait descendre pour toi le Livre glorieux, comme nous avons révélé le Livre à des âmes par les âmes de ceux qui étaient avant toi; nous t’avons gratifié en ce jour de l’esprit de Dieu, et nous t’avons choisi aujourd’hui; or nous sommes témoins de toute chose.
—Lorsque nous eûmes faits paraître un signe de notre part pour ceux qui se sont trouvés compris dans notre élection d’auparavant, nous avons pris d’eux un engagement, dans la pensée qu’ils croiraient à
notre rencontre, le jour de notre apparition.
—De même nous avons pris d’eux un engagement formidable, croyant qu’ils seraient fidèles à un pacte conclu par devant leur Seigneur,
—Et qu’ils confirmeraient l’engagement pris par eux, et celui qu’ils avaient conclu auparavant, mais en ce jour ils ne savaient pas.
—Lorsque nous apportâmes à ceux qui étaient doués du pouvoir de distinguer, ce que nous leur avions promis, nous leur fimes voir ce qui leur avait été annoncé dans le Livre, croyant qu’ils seraient pieux.
—Or Dieu, ton Seigneur, a fait paraître le premier Point avec des signes évidents, au-dessus de ce que peuvent faire ceux qui sont sur la terre. De même Dieu témoigne de l’équité en ce jour, car il est témoin de tout ce qu’ils font.
—Or les infidèles tournèrent en dérision les signes de Dieu, et ils n’y crurent pas.
—Ils institutèrent, à l’égard de Dieu, des adversaires pris parmi eux-mêmes, et ils le jetèrent dans la prison de la vie périssable car ils étaient dans un grand doute.
—Et ils étaient dans l’incertitude ce jour-là; leurs espoirs vains leur voilèrent le visage de ton Seigneur, car ils étaient des méchants.
—Ils jetèrent le Miséricordieux dans leur propre prison, et avec lui ces deux jeunes gens, sous forme de trinité tandis qu’auparavant c’était sous forme de quaternité; et ces deux jeunes gens étaient précieux à leur Seigneur, qui est le savant, le sage.
—O vous deux prisonniers! Connaissez Dieu en ce jour dans la personne de cette Lumière, et remerciez-le de ce qu’il vous a envoyé, et louez-le en ce jour de ce qu’il vous accorde l’Equité dans ce livre car il est l’Observant.
L’ESPRIT DES LETTRES
.....Certes, le nombre des lettres et des paroles, auprès de Dieu, est de vingt-huit lettres et de trente-huit lettres, dont dix-huit sont à Dieu. Or ne soyez pas d’avis différents sur la religion de Dieu, et marchez dans les voies de votre Seigneur, et ne soyez pas ignorants.
—Dis : Celles-ci sont les lettres de l’Eternel et du Vivant, qui tournent sur vous avec la justice, et sur qui tourne la meule de la foi en ce jour, ainsi que la roue de l’ordre et de la création. Or n’adorez que Dieu votre Seigneur, et remerciez-le de vous avoir enseigné les voies de la Justice; ne soyez pas de ceux qui passent.
*
* *
Les bâbis s’écrivaient beaucoup les uns
aux autres. Il existe un volume qui renferme un recueil de lettres échangées entre les adeptes de la secte; les unes sont en arabe, les autres en persan. La plupart émanent de Hazreti Azal « l’Altesse Eternelle », successeur d’Ali-Mohammed (Mirza Yahya, désigné à ces fonctions après la mort du fondateur de la religion par un conseil tenu à Téhéran); d’autres proviennent de certains personnages désignés par les formules de convention, la Face, l’Exposition de la justice, l’Arbre de l’aveuglement. Par ces échanges continus de lettres, les fidèles s’excitaient mutuellement à persévérer dans la foi; aussi les mêmes phrases reviennent sans cesse sous la plume des rédacteurs. On ne saurait se lasser de répéter ce qu’on croit être la vérité. Nous donnons ici de courts extraits des épîtres bâbies.
*
* *
—Il est Dieu, le Durable, l’Etre suprême. —Mention d’une lettre de l’Azal
(le successeur de Bâb). — Mention du point de l’exposition (surnom du Bâb) adressée à N. pour que ce lui soit une direction en ce jour, et une guérison pour les croyants, ainsi qu’une satisfaction pour tous ceux qui font partie de cette religion. Le point de l’exposition n’est pas comme une apparition, ni cette face comme un de ceux qu’on prétend, ni l’exposition comme le croit le populaire parmi vous. Soyez pieux envers notre Seigneur, et rendez victorieuse la parole de Dieu par tout ce que vous pouvez. Or la face est unique, et elle n’a révélé dans l’exposition que la justice et la bonne direction; tous ceux qui se détournent de son signe, de ce jour ils sont réprouves. L’ordre est prescrit dans ce livre.
« Communique à ceux qui sont sur ta terre un souvenir de notre part; transmets-leur un salut de là-bas, et dis-leur : Soyez droits suivant l’ordre (reçu), et que rien ne vous détourne de la voie de Dieu; remerciez-le, peut-être serez-vous sauvés.
« Ceci est un livre que nous vous lisons
en toute justice; ceux qui là-bas se fieront aux signes divins et
agiront selon qu’il est prescrit en détail dans l’exposition1,
ceux-là seront connus par le nom de Dieu dans la sainteté
du monde spirituel. Or la justice n’en est en ce jour que dans l’exposition;
et tous ceux qui se détournent d’un seul signe qui y est indiqué
sont des idolâtres et des pervers, ainsi qu’il est écrit dans
la Lumière2. Transmets cette lettre à ceux qui
ont cru là-bas, dirige-les vers Dieu ton seigneur et remercie-le
de ce que tu as reçu en ce jour, car il est reconnaissant et généreux.
Lorsque X. s’est mis en route pour là-bas, nous t’avons rappelé
les signes de Dieu et t’avons envoyé un tableau de notre part. Rappelle-nous
au souvenir de l’émigré et observe bien la religion de Dieu.
»
| 1. Bêyan désigne ici le Livre des
préceptes dont la traduction est jointe à l’ouvrage du
comte de Gobineau qui porte le titre de Religions et philosophies dans
l’Asie centrale.
2. Nom du Qoran des bâbis. |
*
* *
« Il est Dieu, le Seigneur très-haut,
l’Inaccessible. Lettre de la part de la Face, adressée à
ceux qui ont cru là-bas et qui sont bien dirigés aujourd’hui,
et qui se montrent reconnaissants dans la religion de Dieu. Or cela est
certainement le livre innové, révélé sur cette
table avec la Justice. Ceux qui se refuseront à mentionner leur
Seigneur, ceux-là sont des opposants cités dans le Livre
divin. Ces versets sont des preuves émanées de Dieu, ce ne
sont qu’une application de sa (vaste) miséricorde qui vous embrasse.
Soyez pieux et croyez à ses signes, et soyez les premiers arrivants
à la miséricorde de Dieu en ce jour, si vous admettez volontairement
la religion de Dieu. Or ceci est le Livre juste, dans lequel est l’esprit
émané de nous-même. Soyez vivifié par ces souffles1
que Dieu a prédestinés
| 1. Eryâh, pl. de Roûh « soufffle, esprit » désigne évidemment le second livre des Bâbis dont nous avons donné [footnote continues on page 45] des extraits plus haut et dont chaque chapitre porte ce mot en tête. |
« O Hasan, sois pieux à l’égard de Dieu ton Seigneur; remercie-le, ô Ismâïl! Louez-le, ô Mehdi! Que rien ne vous détourne de sa voie, et ne soyez pas d’avis différents au sujet de l’ordre (qu’il vous a donné); observez bien les préceptes dès ce jour et soyez de ceux qui se conduisent bien dans la religion divine; aidez l’Etre suprême en ce jour pour la justice (qui viendra) bientôt.
« Lorsque la Face apparaîtra, dirigez
vos visages de ce côté-là, car c’est la Qibla1
de Dieu et la Kaaba2 de sa propre personne. Or l’ordre
a été révélé des hauteurs de la lumière.
C’est ainsi que nous avons fait descendre pour vous ce livre et que nous
vous avons appelés à la vérité. Or qui dirige
mieux que Dieu par ses ordres? Qu’il
| 1. Lieu vers lequel on se tourne pour faire
sa prière : chez les musulmans, c’est la direction de la Mecque.
2. Nom du temple de la Mecque. |
soit exalté! Il est l’équité, et cela ne dévie en rien; car il sait toute chose.
« O hommes! craignez votre Seigneur et ne soyez pas incrédules à l’endroit de ses signes, après qu’ils vous ont été révélés en vérité aujourd’hui. Aidez votre Seigneur, le point de l’exposition, et montrez-vous reconnaissants, le jour de l’ordre (c’est-à-dire où l’ordre viendra) car Dieu vous aidera aussi. Telles sont les prescriptions de Dieu et ses ordres, car il vous observe. »
*
* *
« Lui est Dieu, le roi, le Vivant, le Très-haut. — Mention d’une lettre émanant de l’Azal (éternel), serviteur du point de l’exposition, adressée à ceux qui ont cru là-bas, pour qu’ils soient accrus en bonne direction dans la religion de leur Seigneur, et qu’ils soient reconnaissants pour la table. Or ceci est le livre sur lequel il n’y a point de doute; il dirige ceux qui sont pieux dans la voie de Dieu,
dans la connaissance de l’exposition (la religion bâbie); tel est l’ordre écrit par le doigt de Dieu. C’est encore une manifestation de la miséricorde céleste, qui est si vaste qu’elle embrasse toute chose. Soyez pieux et remerciez Dieu; que rien ne vous détourne de ses voies; ne soyez pas d’avis différents au suject de l’ordre (reçu) après avoir trouvé un chemin pour y parvenir. Je suis un homme à qui Dieu a parlé par sa mention, et m’a fait ce qu’il m’a fait (qu’il soit exalté!). Il est l’équité, il fait ce qu’il veut; car il observe toute chose.
O toi qui te nommes d’abord Mohammed, puis Ali, crains Dieu et sers-le dans cette voie; aide-le dans les limites de ton pouvoir; remercie-le d’avoir révélé le livre en ton nom, et rappelle-toi ton fils Hâchem, qui est auprès de nous, et Ali, qui est de tes parents; je demande à Dieu qu’il déverse ses grâces sur les vrais croyants.
Rappelle Dieu à ceux qui sont dans ce pays, et annonce-leur à tous la bonne
nouvelle de la venue de leur Seigneur, car l’ordre est proche, et le déclin a cessé. Or la promesse faite dans la parole-mère est accomplie, et la face éternelle se retire vers Dieu son seigneur, qui fera d’elle ce qu’il voudra. La mention de Dieu embrasse toute chose; il a été témoin de ce qu’il a pensé. O hommes! obéissez à l’ordre en ce jour; observez-vous, ô femmes! et mentionnez Dieu, car il vous connaît. »
*
* *
Voici une lettre en persan qui paraît avoir être écrite au plus fort de la persécution :
« Il est le Vivant, l’Observateur! Lettre d’Abou-Djafar, notre Azal, l’observateur, le témoin. Le détail des affaires et des événements est trop élevé pour être inscrit sur les tablettes. Ce qui es possible en fait d’oppression et d’inimitié, on l’a exécuté; ils ont forgé ce qu’ils ont voulu; ils ont dépassé leurs prédécesseurs : « ces
gens-là n’ont pas de cœur pour accomplir les voies de la Justice; ce ne sont que des menteurs 1. » Avant de considérer ces gens comme des ennemis, je leur montrais beauoup d’amitié; mais leur naturel vil ne les laissa pas tranquilles... Maintenant ce n’est pas le moment de raconter les événements de ce pays; Dieu nous suffit, et il vous suffit; nous n’avons rien qu’en Dieu, nous nous confions à lui; que se fie à lui tout serviteur sincère! Toutes les fois que ce sera possible, on vous enverra des ouvrages et des livres. Faites ce qui vous paraîtra le meilleur dans vos affaires; que le salut soit sur vous!
« Il faut que les amis de la justice soient fermes, car l’âme ne saurait s’exprimer à l’égard de ces sots jusqu’à ce que Dieu vous aide par son ordre, parce qu’il est l’Auxiliaire, le Grand.
« Dans ce pays où les affaires sont devenus si difficiles qu’il est impossible d’en voir de plus pénibles, où ils (les ennemis)
ont fait ce qu’ils ont voulu, et où ils ont fait voir publiquement leur tyrannie, il y bien des années que les signes de Die ne se sont montrés à personne... Qu’on invite toute âme à aller à Dieu. Songez à l’affaire de Yezd, d’Içfahan, ainsi qu’à Rizâ-ï-Yèzdi. Comme vous le savez bien, on l’a trompé. Il est étonnant qu’ils aient été séduits par de pareilles suggestions. »
*
* *
D’autres lettres établissent nettement que Bâb est considéré par ses sectateurs comme une incarnation de la divinité. En voici deux passages frappants :
« Il est Dieu, le roi auguste. Dis : certes, il n’y a de divinité que lui, et tout ce qu’il a créé est pour lui un serviteur, un esclave. Certes, le Point de l’Exposition (surnom de Bâb), c’est lui-même; et ceux qui se sont détournés de la vérité ce jour-là, ce sont des idolâtres. »
Autre lettre : « Le Point de l’Exposition n’est pas comme un de ceux qu’il
a créées, mais c’est Dieu lui-même. »
L’enseignement de Bâb1 à
l’égard de Dieu différait fort peu à l’origine de
celui des musulmans; il semble se rapprocher de celui qui avait été
professé jadis par le Montazélites au sujet des attributs
de la Divinité, qui en sont inséparables et qu’on ne saurait
imaginer en dehors d’elle comme des abstractions séparées.
Le Séïd de Smolensk, qui a fourni à Mirza Kâzem-beg
d’utiles indications, a dit : « Toute la doctrine de l’unité
(c’est à-dire la vraie foi, la vraie formule de l’unité de
Dieu) consiste à isoler Dieu de tout attribut; » car lui attribuer
une qualité, c’est le restreindre, c’est le soumettre à un
compte, à une énumeration; ces
| 1. J’ai surtout suivi pour guide, en cette matière, la traduction de Livre des Préceptes jointe au livre du comte de Gobineau, Religions et Philosophies, etc. |
idées sont tout à fait Chiïtes, et les livres des hétérodoxes attribuent à Ali des définitions de ce genre.
Tout est pur dans la création, disaient les disciples de Bâb, et par là ils s’affranchissaient des scrupules étroits des musulmans au sujet de l’impureté de certains objects. Comme corollaire à cette déclaration, on ajoutait que la tempérance est une vertu indispensable; que l’intempérance est blâmable. Aussi Bâb ne faisaient point usage d’opium, ne fumait pas et ne prenait pas de café.
L’égalité des droits pour les hommes comme pour les femmes, l’abolition du divorce arbitraire, une plus grande part de liberté réclamée pour la femme que celle dont elle jouit dans la société musulmane, indiquent une conception des rapports sociaux diamétralement opposée à celle qui est la base de la communauté islamique. On prétend qu’il aurait dit, dans son Qorân : « Aimez vos filles, car elles sont bien plus élevées devant Dieu et elles lui sont bien plus agréables que vos fils.
Que celui qui confesse cette croyance ne divorce jamais d’avec son épouse. Il ne doit point exister de voile entre vous et vos épouses, ce voile serait-il plus fin que la feuille de l’arbre, afin que rien ne soit pour la femme une cause d’affliction, ceci étant pour vous la bénédiction du Seigneur. »
Bâb ordonnait de vivre, non d’après la lettre, mais d’après l’esprit de la loi : point de contact remarquable avec les idées dominantes de cette réforme du judaïsme qui devint le christianisme. Pour les Bâbis, toutes les religions sont égales : la lumière de la vérité doit faire disparaître l’antagonisme qui existe entre la Bible et le Qôran; c’est du moins ce que disait le Seïd Mir Abdoul-kérim, Bâbi interné à Smolensk et qui écrivit sur la nouvelle doctrine deux lettres à Mirzâ Kâzem-beg, empreintes d’un souffle mystique qui rappelle les effusions de çoufis.
On vient de voir qu’à l’origine du mouvement Bâbi, la doctrine réduite à ce petit nombre de points, ne différait pas essentiellement
des idées en cours chez les hétérodoxes de la Perse, sauf sur la question du pur et de l’impur; mais il s’y mêla bientôt des aberrations de l’ordre métaphysique. Bâb a fini par être considéré par ses disciples comme une incarnation de la divinité : c’est alors qu’on lui donna ou qu’il prit le titre de Hazrèt-i Ala. En effet, le Dieu sans attributs dont nous avons parlé plus haut, inaccessible, inintelligible, n’aurait pu que difficilement former la base d’un enseignment religieux; mais il se manifeste par des émanations qui embrassent le monde entier, métaphysique et matériel, il se manifeste aux yeux des hommes en s’incarnant dans certaines personnes d’élection; et Bâb est de ce nombre, car plusieurs épîtres que nous avons citées plus haut ne laissent aucun doute là-dessus. Il n’y a donc pas de doute que la théogonie de Bâb ne se rattache indirectement au grand mouvement gnostique qui se manifesta au début du développement de la religion chrétienne. Dieu est un, sans doute; mais
c’est une unité agissante, en étroite communication avec le monde, qui est une émanation de son essence. C’est au moyen de sept attributs qu’il manifeste cette création, et ces attributs, ces intelligences, appelées lettres (ou types) par les bâbis, portent des noms qui rappellent les éons des Valentiniens et les séphirôt des cabbalistes : la force, la puissance, la volonté, l’action, la condescendance, la gloire et la révélation. Il est impossible de ne pas être frappé des rapports étroits existant entre ces termes et ceux qu’employait les gnostiques : la force, la puissance, la gloire, sont des mots familiers aux Valentiniens et à leurs congénères.
Les lettres de la vérité, disent les textes bâbis, ont été créées antérieurement à l’homme (fragment cité par Mirzâ Kâzembeg) : Dieu a commencé sa création par les lettres de la vérité. « Par l’entremise des lettres de la vie il indique à tous ce chemin qui conduit jusqu’à lui. » Ainsi non seulement ces lettres sont un collège
d’éons ou d’archanges entourant la divinité, mais ce sont encore les disciples qui entourent le maître, incarnation de cette même divinité; en effet Bâb appelait de ce nom ses élèves préférés, ceux qui formaient les propagateurs de la foi au premier degré.
Une fois admis ce principe que les types créent le monde comme les lettres créent le mot, il en découlait que le calcul cabalistique devait prendre, chez les Bâbis, une importance considérable (on sait que les Orientaux, comme les Grecs, attribuent à chaque lettre de l’alphabet une valeur numérique). Le nombre dix-neuf est celui sur lequel reposent les calculs de ces sectaires; il se retrouve dans le mot arabe wâhid (unique), épithète par excellence de Dieu, et dans une infinité de formules diverses, entres autres dans le mot woudjoud « existence », synonyme d’Etre Suprème. Tout est compté par 19; l’année est divisée en 19 mois, les mois en 19 jours, de sorte que l’année est de 361 jours. Le choix de ce chiffre
n’est sans doute pas arbitraire; peut-être faut-il le rapprocher des sept ministres et des douze êtres spirituels (nombres dont l’addition donne dix-neuf) dont Chahristâni nous entretient à propos de l’enseignement du réformateur Mazdek, sous les Sassanides.
Les Bâbis se saluent par une formule spéciale; il est d’usage de s’aborder en disant Allahou Akber « Dieu est le plus grand », et l’on répond Allahou Aazham « Dieu est le plus puissant » au lieu du salamalec traditionnel. L’emploi des talismans était aussi répandu parmi eux que parmi les musulmans; ils aimaient à en rédiger avec des formules de convention, et l’on n’ignore pas que cette pseudo-science est encore en grand honneur auprès des populations orientales.
Les modifications apportées par la nouvelle loi à la condition de la société dans les pays soumis au droit musulman est considérable, et c’est surtout par là que le bâbisme, s’il avait réussi, aurait eu
une influence incalculable sur les destinées de l’Orient. La doctrine affirme la liberté absolue du commerce, des contrats et par suite de l’usure, se trouvant sans s’en douter d’accord avec les plus hardis économistes : « Vous avez la permission (entière) de vendre et d’acheter (ô vous) mes serviteurs, du moment que êtes mutuellement satisfaits de vos transactions... » (Livre des Préceptes). De l’avis des commentateurs, une pareille décision n’autorise l’action restrictive de l’autorité religieuse qu’en cas de fraude.
L’impôt à payer à Bâb, à l’autorité royale, tout cela est fixé par les livres bâbis. Un détail bizarre, c’est que le fidèle est tenu de payer exactement ces deux impôts, mais que ni l’autorité religieuse, ni le roi, ne peuvent employer aucune mesure pour faire rentrer l’impôt impayé : la seule sanction d’un refus de ce genre, c’est le châtiment promis au jugement dernier. D’ailleurs il est interdit de mettre quelqu’un en prison; la loi bâbis [sic] ne prévoit que deux ordres de
peines, l’amende et l’interdiction de cohabiter entre époux pendant un laps de temps plus ou moins long. L’impôt religieux est fixé au cinquième de la valeur des biens meubles et immeubles et doit être versé entre les mains du collège des Dix-neuf qui est à la tête de la communauté. Cet impôt est perçu en ne seule fois « lorsque le cercle (d’une année) est passé sur (cette chose) et qu’elle n’a pas déchu de ce qu’elle valait d’abord »; mais la taxe n’est perçu que sur le superflu. Bâb et ses successeurs, d’ailleurs ont le pouvoir de taxer les successions au taux qui leur convient. Voilà un arbitraire dangéreux!
Le mariage est obligatoire : « Il est nécessaire, pour tous les êtres, qu’il reste de leur existence une existence, et certes il faut qu’il [sic] se marient entre eux lorsque sont passées onze années de leur âge... » L’épouse d’un Bâbi doit appartenir à la même religion. Le divorce est déconseillé; les époux divorcés peuvent toujours, selon la loi nouvelle, se réconcilier, fût-ce quatre-vingt-dix fois de suite.
Bâb recommande d’user de discrétion en châtiant les écoliers; le traitement que ceux-ci subissent dans les écoles musulmanes en Perse peut être parfois assez barbare, car l’unique châtiment employé consiste en coups de houssine, appliqués sur la plante des pieds, et distribués libéralement par le maître. L’écolier ne doit être battu avant l’âge de cinq ans, et même après cet âge il ne doit pas recevoir plus de cinq coups, en interposant une couverture entre le corps et l’instrument du supplice.
La politesse est prescrite aux adeptes, qui sont tenus de ne pas jeter les yeux sur les papiers d’autrui sans autorisation, de répondre à qui les interpelle ou leur écrit, et qui ne doivent refuser ni déchirer une lettre qu’ils reçoivent, ni supprimer une lettre adressée à un autre.
La loi musulmane exige la simplicité dans les vêtements, et interdit de porter sur soi des ornements en métaux précieux : en notre siècle, les Wahhâbis ont rétabli dans toute sa rigueur l’ancienne
coutume quelque peu délaissée dans les grandes cités de l’Orient. La doctrine de Bâb est tout au contraire : « Habillez-vous de vêtements de soie (au jour de vos noces), et si vos moyens vous le permettent, ne portez que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez couverts au moment du mystère de votre bonheur, faites-les faire d’or et d’argent... »
La fête du Nauroûz, l’équinoxe de printemps, est la grande fête des Bâbis comme elle est déjà celle de tous les Persans. En ce jour, l’adepte de la secte nouvelle a le droit de manger d’autant qu’il le désire, tandis que dans la vie ordinaire il ne peut avoir qu’un plat à chaque repas. L’ivresse est prohibée, l’opium interdit, mais il est permis de fabriquer des liqueurs enivrantes, à condition de ne pas s’en servir soi-même. Il y a un jeûne tous les ans, de la durée d’un mois, mais d’un de ces nouveaux mois de dix-neuf jours qui sont au nombre de dix-neuf dans l’année, comme nous l’avons déjà vu. Il n’est obligatoire que pour les
adeptes de onze à quarante-deux ans.
La propreté, les ablutions sont formellement recommandées, sans que Bâb en fasse, comme chez les musulmans, une obligation sine qua non pour que la prière soit valable. L’emploi des parfums est également conseillé.
L’un des points importants de la nouvelle doctrine, et le plus en contradiction avec l’extérieur de la religion mulsumane [sic] c’est la liberté donnée à tout bâbi de voir toutes les femmes sans voile et de leur parler; mais en même temps les conversations inutiles et indiscrètes sont défendues : on ne doit même point prononcer plus de dix-huit paroles de suite!
Bâb déconseille les voyages, si ce n’est pour faire pèlerinage aux lieux où la nouvelle religion s’est manifestée, la maison où le prophète est né, celle où il a été emprisonné. Ceux qui voyagent pour des motifs de commerce ne peuvent rester absents plus de deux années, à moins que le voyage ne se fasse par mer, auquel cas la limite est portée à cinq ans. Il y a interdiction
de voyager sur l’onde salée, sauf naturellement pour ceux « qui habitent au delà de la mer » et qui viendront accomplir le pélerinage [sic]. Ceux qui sont embarqués doivent se tenir tranquilles, et le capitaine a la haute main sur ceux qui sont à bord du bâtiment qu’il commande.
D’autres prescriptions semblent bien étranges : « Ne chevauchez pas sur les vaches, et ne leur faites porter aucun fardeau; et ne buvez pas le lait de l’ânesse, et ne lui imposez pas, ainsi qu’aux autres animaux, d’autres charges que celles qui sont proportionnées à ses forces. Et ne chevauchez sur aucun animal si ce n’est qu’avec la selle et l’étrier, et n’en montez aucun que vous ne puissiez être en parfaite sûreté sur son dos. » Cette dernière prescription est fort sage, mais n’indique pas que Ali-Mohammed fût un parfait écuyer. Quant à la prescription relative aux vaches, on pense naturellement à ses sectaires existant encore actuellement, dit-on, dans le Khorasan et qui professent pour les vaches un grand respect : il est curieux de
retrouver ainsi des traces d’une coutume bien ancienne dans le monde aryen.
Ce que nous venons de dire résume ce qu l’on sait aujourd’hui sur les bâbis. On voit qu’il reste encore à résoudre bien des problèmes touchant l’histoire de leur religion; il y aurait à approfondir les indications que nous possédons déjà, à les préciser, afin d’établir la filière qui rattache le bâbisme à ces manifestations de l’esprit métaphysique de l’Orient qui remplissent l’histoire du moyen âge.
Quand on pourra rattacher la rénovation
islamique contemporaine aux croyances des chiïtes outrés, les
Ismaéliens, des Druzes, et par delà à celles des gnostiques
et des anciennes sectes orientales, on sera arrivé à un résultat
éminemment intéressant, puisqu’il nous donnera la raison
historique de la tentative religieuse du réformateur persan contemporain.
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