Jean-François Nadeau. Robert Rumilly, l'homme de Duplessis. Montréal: Lux, 2009. 410 pp. $34.95 (paper), ISBN 978-2-89596-083-6.
Reviewed by Andrée Lévesque (McGill University)
Published on H-Canada (March, 2011)
Commissioned by Stephanie Bangarth
Qui n’a pas dans sa vie ouvert un des quarante et un volumes de L’Histoire de la Province de Québec de Rumilly? Pour ensuite refermer ces chroniques, excédé par les commentaires triviaux, impertinents quand ce n’est pas raciaux : un tel bégayait, nous répète-t-on chaque fois que le personnage est mentionné, un autre est Juif, ce qui ne manque jamais d’être souligné avec tous les sous-entendus qui semblent aller de soi, et ainsi de suite. Exaspéré, aussi, par un parti pris de droite et une dénonciation de la gauche qui frise la paranoïa. Pourtant, malgré toutes nos critiques, à une époque où seule L’Histoire du Canada français de Mason Wade racontait l’histoire du Québec contemporain, on a consulté Rumilly jusqu’à l’apparition d’une véritable synthèse qui dépassait le niveau de la chronique et du brûlot. Il faut savoir gré à Jean-François Nadeau d’avoir entrepris la tâche colossale de passer à travers l’œuvre-fleuve de Rumilly pour nous offrir cette biographie. Nadeau est un journaliste avec une formation en histoire qui sait allier la rigueur de la recherche à la vivacité de l’écriture.
Nadeau introduit Rumilly par le biais de l'assassinat de Jacques de Bernonville, le nazi français accueilli au Québec par Rumilly après la guerre (p. 10), et le coup d’envoi est donné pour entreprendre le parcours d'une vie vouée à la défense des idéaux conservateurs en France et au Québec.
Issu d'une famille de militaires et de coloniaux du côté paternel et maternel, Robert Rumilly reçoit sa première éducation chez les Frères des Écoles chrétiennes en Martinique, où il est né en 1897, puis en Indochine où il perd son père. Une enfance coloniale qui fera de Rumilly un apologiste du colonialisme jusqu’à la fin de ses jours. Son adolescence se passera à Paris, au lycée prestigieux Saint Louis-le-Grand, puis à l'École militaire Saint Cyr, avant l'expérience des tranchées où il est blessé en octobre 1918. Après la guerre, un court flirt du côté anarchiste ne laisse pas de traces d'engagement concret. Devenu maurassien, il fustigera les anarchistes à partir de diverses thèses conspiratrices.
Rumilly trouve enfin son phare quand il adhère à l'Action française. Ici, il est en plein dans son élément pour "poursuivre la guerre sur un autre champ de bataille, celui des idées" (p. 63). Sous l'ombre de Charles Maurras et de Léon Daudet - Maurras est sans contredit le maître auquel il demeurera fidèle toute sa vie--Rumilly est et demeurera monarchiste, autoritaire, anti-démocratique et anti-sémite.
Pour sa démonstration du lien entre le fascisme et l'Action française, Nadeau rappelle les principales thèses concernant le fascisme et ne craint pas de croiser le fer avec l'historien Pierre Trépanier qui, lui, nie le côté fasciste de l'Action française. L'engagement de Rumilly dans l'action directe, comme membre actif des Camelots du Roi, ne laisse pas de doute sur son militantisme anti-républicain. Cette organisation de jeunes gens--les femmes, sauf la sienne, sont étrangement absentes de la vie de Rumilly--se charge de propagande et de combats de rue que souvent ils provoquent. Et 'le grand myope à lunettes' qu'était Rumilly se retrouve lui aussi impliqué dans des escarmouches, organisant même une petite manifestation.
La condamnation papale de l'Action française en 1926 et la proéminence qu'elle accorde au politique sur la religion, aurait été un des facteurs déterminants de l'émigration de Rumilly. L'auteur nous rappelle que c'est à ce moment qu'au Québec Henri Bourassa réaffirme sa soumission à l'Église et réoriente son nationalisme désormais subordonné à l'Église.
Le 12 avril 1928, Rumilly et son épouse Simone Bove, militante de la Ligue féminine de l'Action française, accostent à Québec. Rumilly est explicite dans le choix de sa nouvelle patrie: il y retrouve la France d'Ancien Régime. Il se vantera plus tard de s'être adapté en cinq minutes. En effet la transition fut rapide et une rencontre fortuite avec l'éditeur Albert Lévesque l'initie très tôt après son arrivée au milieu intellectuel catholique de droite dont certains membres ne cachent pas leur penchant royaliste--français et non britannique.
Commence alors la production démesurée de Rumilly entre son arrivée au Québec en 1928 et sa mort en 1983. Le néo-canadien ne vivra pas tout de suite de sa plume et c'est dans le commerce du parfum et de la lingerie féminine qu'il subvient à ses besoins immédiats avant de se lancer dans le journalisme québécois dans Le Petit Journal. En 1934, année où il obtient sa naturalisation canadienne, commence une série d'ouvrages sur le Québec politique. Six années lui auront suffi pour sélectionner une galerie de personnages à encenser, en commençant par Wilfrid Laurier et Henri Bourassa. Nadeau a bien saisi l'importance de s'attarder sur les personnalités choisies et sur ce qu'elles révèlent de la pensée de Rumilly, son patriotisme racial, son anti-sémitisme, son élitisme.
Nadeau intitule un chapitre "Camillien et Duplessis couronnés." Titre révélateur: pas Houde et Duplessis, ni Camillien et Maurice. C'est que les origines sociales des deux hommes sont différentes, et que dans l'échelle du populisme et de la familiarité, le premier l'emporte sur l'autre. Rumilly n'a toutefois pas "fait" Houde ni Duplessis, ce serait lui accorder trop d'importance, mais tout ce chapitre montre un Rumilly politique qui, méprisant la politique de parti, ne s'allie pas moins à l'Union nationale.
Il est étonnant qu'un homme presque ascétique comme Rumilly, qui vénère le sang bleu et la vieille France, ait pu miser sur 'le p'tit gars de Sainte-Marie', le Camillien au franc parler, le bon vivant que tout éloignerait du milieu intellectuel. C'est que Rumilly a su reconnaître "un beau type plébéen--non pas de démagogue--qui possède l'instinct de la foule plutôt que la science des effets" (p. 158). Car, même pour un rêve anti-démocratique, il faut l'appui des masses, et un type comme Houde, issu et près du peuple.
L'appui, 'la ferveur politique' que Rumilly voue à Duplessis est plus compréhensible, même si le Premier ministre se situe à des lieues d'un intellectuel comme Bourassa, que Rumilly garde toujours au pinacle du Canada français. Selon Nadeau, le Français serait devenu l'éminence grise du député de Trois-Rivières et Premier ministre d'Union nationale (p. 165). Ce pouvoir de coulisse s'applique surtout à la période d'après-guerre quand l'obsession anti-communiste de l'un n'a d'égale que la phobie de l'autre. Rumilly consacre à Duplessis une biographie volumineuse et commet quelques brochures en faveur de l'Union nationale ainsi que des chapitres dithyrambiques dans son Histoire de la province de Québec.
Nulle part l'influence politique de Rumilly ne s'est fait sentir autant que sur les rapports du Québec avec le pétainisme. Il a entretenu dans sa nouvelle patrie une image favorable de la France de Vichy, ne manquant jamais une occasion de vanter les vertus du Travail, de la Famille, de la Patrie. Une bonne partie du Québec était réceptif et Rumilly a dûment alimenté leurs penchants autocratique et religieux. C'est ainsi qu'il n'aura pas de difficulté à convaincre le haut-clergé et les politiciens québécois d'accorder un refuge aux anciens collaborateurs à la recherche d'impunité. De Bernonville ne fut que le plus illustre de ces réfugiés. Nadeau présente de courtes vignettes d'une poignée de ces vaincus en quête d'impunité pour lesquels nous aimerions bien une référence, surtout lorsqu'il s'agit de citations. Ce qui cependant n'infirme en rien le propos.
Pour qui a ouvert un livre de Rumilly, l'anti-sémitisme de son auteur reprend tous les clichés éculés. Nadeau retourne en arrière, avant l'arrivée sur scène de Rumilly, pour faire un survol de l'anti-sémitisme et des exclusions raciales au Québec. Il poursuit avec la genèse de l'anti-sémitisme de Rumilly, qui se distancie de l'Allemagne mais n'en croit pas moins aux complots israélites et aux différences biologiques et ce jusqu'aux années mil neuf cent soixante (p. 227).
À côté de l'écrivain boulimique et discipliné, à l'aise dans les sphères intellectuelles et politiques, qu'on penserait même désintéressé des choses de ce monde et oeuvrant pour la réalisation d'une utopie réactionnaire et déconnectée du monde contemporain, Nadeau révèle un Rumilly insoupçonné, l'homme d'affaires des plus futés, le spéculateur averti et le prêteur usurier, enfin celui qui n'éprouve aucun scrupule à exploiter ses semblables (p. 241).
L'organisation thématique adoptée dans les derniers chapitres du livre est ce qui convient le mieux puisque l'antisémitisme et le racisme (chapitre 9) ont imprégné toute la vie de Rumilly, et que sa carrière d'historien (chapitre 11) chevauche les années de guerre et d'après-guerre. En traitant de son personnage, Nadeau a bien su distinguer le discours et la pratique. Rumilly se proclame impartial dans son écriture de l’histoire du Québec, mais son biographe le montre bien axé sur la perspective des élites, bien empreint de leurs préjugés, tout en se disant détaché de toute idéologie.
Nadeau consacre des pages à une analyse de la monumentale Histoire de la Province de Québec, non seulement des faits qui y sont rapportés mais de la méthode et de l’interprétation qu’y présente Rumilly. Nous ne sommes pas surprise d’apprendre que Rumilly lui-même admettait s’être inspiré des romans-fleuves pour la construction de son œuvre (p. 273) que nous persistons à qualifier de chroniques plutôt que d'histoire. Mais Rumilly n’est pas seulement l’auteur de son histoire du Québec. Nadeau ne mentionne que quelques unes des biographies qu’il a laissées, entre autres celles de Marguerite Bourgeois, Louis-Joseph Papineau, Honoré Mercier, Mgr Laflèche, Henri Bourassa, Wilfrid Laurier, auxquelles il faudrait ajouter les histoire d'institutions et de municipalités. On aimerait les trouver toutes dans une bibliographie.
Complètement immergé dans une pléthore d'écrits de tout genre, Nadeau est parfois un peu trop près de ses sources et s’avère avare de commentaires qui éclaireraient un lectorat non averti. Ainsi, il relève que Rumilly reproche au Canada son soutien des républicains espagnols. On aurait pu ajouter que la politique canadienne n’a jamais accordé ce soutien au gouvernement espagnol légitime et qu’il n’a même jamais reconnu les services des brigadiers canadiens en Espagne. Ceci, les spécialistes en histoire contemporaine le savent, mais en est-il autant de tous les amateurs d’histoire qui liront ce livre ?
Le Rumilly que nous présente Jean-François Nadeau est beaucoup plus que 'l’homme de Duplessis.' Il arrive au Québec bien avant l'arrivée au pouvoir du député de Trois-Rivières et poursuit sa carrière d’écrivain et ses tergiversations politiques (autonomiste, séparatiste, anti-indépendantiste) bien après la mort de celui-ci.
Nadeau a choisi quelque 36 illustrations qui nous renvoient aux personnages de l’époque et au physique ascétique qui colle au chroniqueur discipliné et intarissable; mais une bibliographie s'impose. Cette biographie demeurera l'ouvrage de référence non seulement sur Robert Rumilly mais aussi sur la droite de son époque. Certes, on pourrait creuser certaines périodes et certains thèmes (un auteur aussi prolifique peut générer tout une industrie), on peut prévoir des mémoires de maîtrise sur certains aspects de sa carrière et de son influence, sur son oeuvre de biographe ou de pamphlétaire--on pense à L'Infiltration gauchiste au Canada-Français ignoré par l'auteur--mais le personnage ne mérite vraiment pas beaucoup plus d'attention que Jean-François Nadeau lui accorde dans sa biographie.
If there is additional discussion of this review, you may access it through the list discussion logs at: http://h-net.msu.edu/cgi-bin/logbrowse.pl.
Citation:
Andrée Lévesque. Review of Nadeau, Jean-François, Robert Rumilly, l'homme de Duplessis.
H-Canada, H-Net Reviews.
March, 2011.
URL: http://www.h-net.org/reviews/showrev.php?id=32493
![]() | This work is licensed under a Creative Commons Attribution-Noncommercial-No Derivative Works 3.0 United States License. |


